2020 année zéro

Le 13 mars Edouard Philippe annonce l’interdiction des rassemblements de plus de 100 personnes. Le lendemain, nous avons une journée de rencontres prévue autour de l’exposition collective « Marche ou Rêve ». Doit-on annuler ? Pour certains, il n’y a aucun doute, on ne peut pas prendre de risques, pour d’autres c’est au public de faire le choix de venir ou pas. Si l’annulation l’emporte après une longue discussion, nos hésitations traduisent l’incompréhension qui domine face aux annonces contradictoires d’un gouvernement qui se refuse à parler de confinement ou de quarantaine. D’un côté les activités sociales doivent être réduites, de l’autre le premier tour des élections municipales est maintenu…

Les photographies réunies dans “2020 année zéro” font le récit d’un épisode qui restera peut être comme l’évènement fondateur du XXIème siècle comme l’explique Jerôme Baschet, historien, dans une tribune parue dans Le Monde du 2 avril 2020. Les photographes du collectif item touchés comme les autres par la pandémie ont posé chacun un regard intimement lié à leur manière de vivre cet évènement. Le terme de “photographe concerné” vient de prendre tout son sens. Nous ne sommes pas ici en train de raconter les histoires “des autres” mais les nôtres. Demain, notre monde sera-t-il le même ? Assistera-t-on à plus de solidarités, à un retour à l’essentiel et à l’émergence d’un changement de paradigme sur l’écologie ? Ou à une évolution du système libéral encore plus dérégulé, autoritaire et intrusif entraînant accroissement des inégalités et destruction du vivant ? Tout est ouvert.

Dans un petit bar du 18ème, minuit approche le soir de l’allocution du premier ministre. Edouard Philippe a annoncé la fermeture de tous les commerces non essentiels pour faire face au covid-19. Le patron sert des pintes à toute vitesse « on doit vider les fûts! » répète-t-il en refusant l’argent qu’on lui tend. Personne ne se protège, ils se serrent les mains, se font la bise dans un déni de la situation. « Ce qui me dérange, c’est qu’on m’impose cette fermeture. C’est liberticide. Si je veux mourir en servant des bières, je devrais pouvoir le faire » affirme le patron. Le lendemain, il ferme boutique. 14 mars 2020, Paris, France.

La chose s’est installée avec une telle épaisseur sur l’effervescence ordinaire, une telle pesanteur même, qu’on en a presque oublié le brouhaha qui la précédait. Ce virus a soufflé l’agitation sociale et sa répression policière, comme une pelletée de sable sur le feu.
On annonçait déjà à bas bruit une crise financière, nous vivions réellement une crise sociale et politique, on refusait toujours honteusement le refuge aux hommes et aux femmes qui fuyaient vers nous et on ne parvenait pas à déclencher la crise écologique pourtant imminente. Le COVID 19 a rebattu les cartes en un claquement de doigt.
La finance a plongé et a reçu les largesses de la BCE avec un plan « historique » de 750 milliards. Le confinement a fermé l’espace public à toutes manifestations mais le passage du COVID est devenue une démonstration radicale et immédiate des raisons de la contestation. S’il a fait taire le raffut, c’est en faisant autorité. Le système de santé n’était plus une variable d’ajustement de l’économie mais un préalable à tout. Rien à attendre des premiers de cordées mais tout des premiers de corvée, comme on les appelle déjà. Notre système n’est pas résilient.
Notre relation à l’écosystème est en crise. Et ceci n’est la démonstration que d’une seule dimension, la pression sur le reste du vivant et sur son espace démultiplie les transmissions virales nouvelles. La massification de notre espèce et de nos élevages, branchées à l’ultra connexion de nos sociétés lui offre une propagation désormais globalisée et fulgurante. Notre système de connaissances et d’informations embrasse des espaces et des temporalités gigantesques. Il est en mesure de nous prévenir de l’imminence d’un danger très lointain et encore ténu mais ne nous permet d’organiser son évitement que s’il est pris au sérieux et préside aux décisions politiques.
Le confinement n’est pas l’une de ces précautions mais, faute de moyens adéquats et parfois aussi rudimentaires que des masques, une course à l’étouffement contre le monstre. S’il arrête de circuler, il s’effondre mais visiblement tout comme notre système économique, qui dans une société comme la nôtre est notre système vivrier. Nous sommes depuis quelques jours à la charnière de ce pari. En France, le déconfinement commence le 11 mai. Nous sortons de cette période étrange pour entrer dans une nouvelle. Pendant huit semaines, la France était coupée en trois, le front médical, les confinés et entre les deux un espace en creux surréaliste. La menace virale y était invisible, impalpable, tenue à distance par des gestes «barrières» à exécuter dans le vide, guidés par une seule chose, l’information comme seul fil d’ariane dans ce nouveau no man’s land.

Philippe Somnolet, ethnographe

Mes ennemis invisibles

Pour la première fois, plus de 4,5 milliards de personnes sont confiné(e)s et partagent une même inquiétude. Chacun vit aujourd’hui dans une conscience omniprésente du virus.
Nous apprenons en quoi consistent les « gestes barrières » pour nous protéger et protéger les autres. Tout peut représenter un risque : toucher une poignée de porte, faire ses courses au supermarché, un éternuement, une promiscuité avec l’autre… La pandémie de Covid_19 nous plonge dans une paranoïa toute personnelle.
Et si la photographie devenait un outil d’analyse des risques que je prends, que j’ai pris depuis plusieurs semaines ? Ces images débutent 60 jours avant le début du confinement en France. Elles dressent une chronologie de mes interactions sociales.

Hugo Ribes

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Dans le bureau de vote de l’école Philibert Delorme (Lyon 8) les consignes sanitaires semblent respectées. Les assesseurs portent des masques et des gants, le gel hydroalcoolique est fourni et la distanciation sociale de rigueur est respectée. Ici comme ailleurs, ces mesures ne sont pas suffisantes pour rassurer un électorat qui ne comprend pas la décision de maintenir les élections alors que les rassemblements de plus de 100 personnes ont été interdits, que les crèches, les écoles et les commerces non essentiels sont fermés. Le premier tour de ces élections municipales est marqué par un taux d’abstention record (53,5 % soit 17 points de plus qu’en 2014) et une incompréhension à l’égard du gouvernement et de sa gestion de la crise sanitaire qui s’annonce. Un mois plus tard, plusieurs assesseurs et présidents de bureau affirment avoir été contaminés lors de ce scrutin, et regrettent d’avoir accepté d’y participer.
Chafia Zehmoul, candidate à Saint Fons, affirme faire partie de ceux-là. Elle intente une action en justice contre le gouvernement. Elle constitue un dossier pour atteinte à la vie d’autrui ou blessures volontaires. 

Dimanche 16 mars 2020, Lyon, France.

À chaque fois qu’il y a une crise comme celle-ci, l’État trouve les ressources nécessaires. Dans son discours de Mulhouse du 25 mars, Emmanuel Macron annonce un plan massif pour l’hôpital après la crise. C’est stupide : il aurait mieux fait d’en faire un avant ! Ce n’est pas comme si les soignants n’avaient pas exprimé leur manque de moyens et de personnels. Avant, il n’y avait pas d’« argent magique » pour les hôpitaux, il fallait faire 15 milliards d’euros d’économies sur l’assurance maladie, supprimer des postes de fonctionnaires… Pourquoi ? Parce qu’il fallait compenser la perte de rentrées fiscales due aux 20 milliards de baisse d’impôts accordée aux plus riches et aux entreprises.
Usbek et Rika, entretien avec Thomas Porcher, économiste. Le 26 mars 2020

En résumé, c’est par plus de justice fiscale que l’on dégagera les ressources nécessaires pour faire face à cette crise et pour construire le monde d’après. Beaucoup plus qu’on ne le pense, nos vies dépendent du personnel médical et des services publics au sens large, des personnels non cadres des activités essentielles (alimentation, énergie, propreté, transport). Ces professions, précarisées ces dernières décennies, vont de surcroît payer un lourd tribut face au coronavirus. C’est le moment de mettre à contribution les gagnants de la mondialisation d’hier pour donner une chance aux générations futures.
Tribune – Le Monde du 7 avril 2020, avec entres autre signataires, Thomas Piketty.

L’aéroport d’Orly a fermé ses portes le 31 mars. Il est depuis cette date une base sanitaire qui permet d’évacuer les malades du coronavirus sur des hôpitaux de province. En attendant sa réouverture sur des vols commerciaux prévue à priori pour l’automne, c’est l’aéroport Roissy Charles de Gaulle, même réduit à quelques terminaux pour cause de sécurité sanitaire, qui absorbera la totalité des vols en partance ou à destination de la capitale. 
Pour soutenir les industries en difficulté face à la crise du coronavirus, dans le cadre du vote sur le projet de loi de finances rectificative à l’Assemblée nationale, il est décidé d’accorder une aide de 20 milliards d’euros. Mathieu Orphelin, ex député La République En Marche, déplore que cette aide soit accordée sans autre contrepartie que de s’engager pour la transition écologique, mais « aucune contrainte ni mécanisme de sanction n’ont été introduits dans le texte » selon Greenpeace, Oxfam et les Amis de la Terre. « Même la proposition de consulter le Haut Conseil pour le Climat sur l’utilisation de l’enveloppe de 20 milliards d’euros a été rejetée. C’est une décision en trompe l’oeil, qui s’apparente à un chèque en blanc aux grands pollueurs des secteurs aérien, automobile et pétrolier ». Mathieu Orphelin souligne également le travail de lobby de l’Iata qui viserait à «reporter le système de compensation des émissions du transport aérien» censé entrer en vigueur cette année.
(source : Reporterre, le 18 avril 2020)
Roissy-CDG, le 16 mars 2020

Paris vide

C’est un travail de commande d’actualité qui en théorie laisse peu de place au travail d’auteur. Et pourtant, au fil des jours et des kilomètres parcourus en marchant, la réflexion prend forme sur la nécessité de considérer ces actualités comme des documents pour la suite.
Le vent qui s’engouffre dans les passages de la Défense, les cris des corbeaux, les rares passants qui se regardent de loin, méfiants, les masques qui cachent les expressions du visage. Tout contribue à cette projection dans un monde imaginé des centaines de fois dans les films d’anticipation.
Et c’est fou de se dire que ce sont des images d’actualité.

Cyril Marcilhacy

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Chaque jour, une trentaine de personnes, personnels des établissements HNO présentant des symptômes du COVID 19 se rendent à une consultation et ont accès à un prélèvement pour test. Le 31 mars 2020. Villefranche, Hôpital Nord ouest. France.

Depuis le 17 mars, le trafic des transports en commun est réduit. En Ile-de-France, la RATP assure un service correspondant à 30 % de son offre normale. Une cinquantaine de stations sont fermées et les horaires sont réduits sur une amplitude de 6 h à 22 h seulement. La fréquentation du réseau correspond à 5 % de celle habituelle.
Avec le déconfinement, la question de la distance sociale sur les quais et dans les rames, se pose comme un casse-tête pour les opérateurs de transports. Comment faire face à cette contrainte et répondre aux exigences du gouvernement qui réclame que soit respectée la distance de 1 mètre entre chaque passager ?
La poursuite du télétravail est encouragée pour ne pas remettre dans le métro ceux qui peuvent l’éviter. Un fond de 20 millions d’euros a été débloqué pour encourager la pratique du vélo. Dans le même temps plusieurs villes et métropoles françaises ont créé des pistes cyclables provisoires afin de privilégier ce moyen de transport… 16 mars 2020, Paris, France

Vallée sous silence

Avant la pandémie, avant le confinement, je voulais travailler sur les vallées de l’Arve, de la Maurienne, et de la Tarentaise. Donner à voir ces territoires pour en interroger une histoire socio-économique qui semble s’être déplacée jusqu’aux stations de ski accrochées aux montagnes environnantes. Que reste-t-il de l’activité industrielle ? Quelles sont les pratiques culturelles et les activités professionnelles qui subsistent ? Depuis le 16 mars, je photographie ces espaces qui semblent en quarantaine depuis longtemps déjà. Le sentiment d’abandon envahit mes images et me donne l’impression d’être dans la construction d’un récit fictionnel alors que je suis bien ancré dans la réalité.

Morgan Fache

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Conséquence moins grave de la crise sanitaire, la publicité a quitté l’espace public. Les panneaux publicitaires n’ont pas été renouvelés, d’autres, quoique plus rares, affichent la même réclame depuis le 17 mars, la rendant ridiculement obsolète. Réaliser que la pub n’a d’efficacité que si elle est immédiate et temporaire. “Une bonne publicité est une publicité qui marque les esprits sans s’attarder”. Pourra-t-on dire la même chose du Covid-19 ? 21 mars 2020, Avignon, France.

Une infirmière dans la rue est épiée par un chat à la fenêtre. 19 mars 2020, Avignon, France.

Le gouvernement a décrété la fermeture des lieux publics et commerces non essentiels à compter du dimanche 15 mars. Il a invité les gens à rester confinés chez eux. Distance de sécurité entre le chauffeur de bus et les usagers. Les bus roulent presque à vide. Le 21 mars 2020. Paris, France.

Dans une petite impasse du 18e arrondissement, rue de Cyrano de Bergerac, Jonas, 30 ans et son ami Thibaut, 28 ans chantent depuis leur balcon. Dès 19h30, la rue se transforme en véritable show à ciel ouvert. Leur but, divertir leurs voisins et diffuser de l’amour et du réconfort en ces temps de crise.
Depuis, une véritable communauté solidaire s’est créée rue de Cyrano de Bergerac.
 Ces voisins qui ne se connaissaient pas il y a quelques semaines s’appellent désormais tous par leur prénom et connaissent les métiers de chacun. Confinés certes mais ensemble et surtout solidaires. Le 1er mai 2020. Paris, France.

Je suis en quarantaine depuis un bon moment, les symptômes n’ont jamais dégénéré, je ne saurais jamais si je l’ai eu ou pas. La sortie de cette situation en l’absence claire d’information est une zone trouble. je me promène avec la famille dehors, ma compagne me tourne le dos et garde sa capuche, pas évident de se dire que tout va bien, que c’est passé, entre les formes peu symptomatiques et les temps de contagion potentiels à géométrie variable. 29 mars 2020. Sourcieux les mines, France.

À Distance

Proxémie

Il va falloir que cela devienne une culture. Nous savons alternativement et temporairement, dans nos relations, nous accommoder de changements de distances, c’en est même un fondement. Lorsque je suis avec ma compagne, mes proches, mes amis, mes collègues, mes clients, des porteurs de l’autorité ou d’une charge élective, chaque relation a son kit de distanciation, sa proxémie, sa zone diplomatique avec ses seuils invisibles mais perceptibles. Ils sont un vocabulaire de la relation, on en use pour la politesse, la séduction, la défiance, la provocation, l’agression, la réassurance, la consolation. Ces cercles concentriques autour de nous contiennent leurs ritualités, le social est chorégraphique, un ensemble de gestes, de placements de corps, de rythme. Ce n’est pas la même chose de s’approcher lentement de quelqu’un ou de se précipiter par exemple. Introduire une nouvelle variable c’est faire bouger l’ensemble. Nous avons commencé à y goûter, distendre l’espace entre nous avale du temps, des distances d’hier porteuses de défiance, sont aujourd’hui bienveillantes, élégantes, complices.

Philippe Somnolet

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Dans une petite impasse du 18e arrondissement, rue de Cyrano de Bergerac, Jonas, 30 ans et son ami Thibaut, 28 ans chantent depuis leur balcon. Dès 19h30, la rue se transforme en véritable show à ciel ouvert. Leur but, divertir leurs voisins et diffuser de l’amour et du réconfort en ces temps de crise.
Depuis, une véritable communauté solidaire s’est créée rue de Cyrano de Bergerac.
Ces voisins qui ne se connaissaient pas il y a quelques semaines s’appellent désormais tous par leur prénom et connaissent les métiers de chacun. Confinés certes mais ensemble et surtout solidaires. Sur les marches des escaliers de la rue Cyrano de Bergerac, les habitants écoutent Joseph chanter. Le 22 avril 2020. Paris, France.

Ce jour là, je suis en commande pour un quotidien national qui me demande de rendre compte de la « ville morte ». Sur le terrain, c’est un beau dimanche de printemps. Il y a du monde partout, dans les rues, dans les parcs, sur les quais… Beaucoup de jeunes qui semblent ne pas avoir pris conscience de la nécessité des gestes barrières. Le soir, les médias dénoncent et stigmatisent ces comportements irresponsables sans interroger l’incompréhensible communication du gouvernement qui a largement contribué à cet « état d’insouciance » comme titre Libération le lendemain.
Lyon, dimanche 15 mars 2020.

Fenêtre sur…

Le 16 mars, Emmanuel Macron annonce des mesures de confinement. C’est un moment historique.

Depuis le 17 mars je fais des photos depuis ma fenêtre. J’adopte le point de vue de tous ceux qui auront comme vision personnelle du confinement lié au coronavirus, celle que leur offriront ces « ouvertures vitrées ». Je photographie la vie au ralenti trois étages plus bas. Un quotidien avec son lot d’absurdité ou d’ennui, d’angoisse, d’inégalités et d’interrogations, de poésie aussi parfois.

C’est ma manière de documenter cet épisode.

Je fais dialoguer ensuite mes images avec des extraits de textes issus pour la plupart de posts ou de liens de mes fils Facebook, Twitter ou Instagram. Ils assènent des vérités politiciennes, donnent des chiffres, expriment des doutes ou des espoirs, que j’imagine être ceux qui habitent les personnages de mes photos… Ils esquissent les contours d’une double réflexion : celle à avoir au niveau systémique pour tirer les enseignements d’une crise qui est autant politique et sociale que sanitaire, et celle plus personnelle qu’il me semble nécessaire d’avoir. Comment est-il possible en tant que photographe de documenter de manière singulière cette période qui nous confronte tous au même réel. Quelle place, mais surtout quelle pertinence pour nos travaux qui viennent faire grandir le nombre pléthorique d’images déjà produites et diffusées.

Bertrand Gaudillère

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Le bar-brasserie L’Olympia un matin en allant chercher mon pain. D’ordinaire, c’est un repaire d’habitués à la mine pas très amène qui ne vous invite pas franchement à pousser la porte. J’ai toujours trouvé ce rade photogénique avec sa devanture de friterie de station balnéaire et ses gueules de caïds à la dérive. 9 avril 2020, Avignon, France.

Mon voisin photographié dans son jardin. Le confinement nous a permis de nouer conversation et faire connaissance. Monsieur Bourret à 90 ans et vit seul dans une grande maison aux volets fermés sur un jardin entretenu avec soin. C’est un solitaire de la vieille école qui parle un français au charme suranné. Dans la loggia, une photographie de sa femme posée sur une table en verre laisse à penser qu’il est veuf depuis peu. Je passe régulièrement prendre de ses nouvelles ou lui proposer de faire ses courses. Propositions qu’il décline toujours poliment. L’autre jour, Monsieur Bourret m’a appelé pour me remercier de ces attentions à son égard. J’ai senti de la gêne dans sa voix, comme si il s’acquittait d’une chose qui au fond le perturbait. Depuis cet appel, je m’abstiens de sonner quand je passe devant sa porte. 18 mars 2020, Avignon, France.

Réapprendre à rêver

Confinée là où j’ai passé mon enfance. Destin, ou ironie du sort ? Cet endroit où je me suis laissée échouer, dont j’ai fait mon refuge contre le monde extérieur à mon retour en décembre dernier après deux années de mission en Haïti, s’est transformé en cage au moment où je voulais m’en échapper ! Le monde a décidé de se refermer sur lui-même. Me piégeant là où, enfant je faisais mes cabanes et rêvais de construire tout un univers.

Donc je photographie ce quotidien. La nature, les traces et les souvenirs de mes rêves d’enfants.

Alors que dans toutes les grandes agglomérations, le temps semble être en suspens, ici, la nature rappelle avec force que tout ne fait que passer. L’hiver est parti, et comme si de rien n’était, la nature s’éveille à nouveau avec toute sa force créatrice. Dans ce drôle de congé sabbatique, loin de de la course folle au profit et de tout concept de productivité, je passe mes journées à contempler et bichonner cette nature. Et, telle une enfant, à défaut de me construire « ma propre vie » j’ai recommencé à construire des cabanes. Pour réapprendre à rêver.

Leonora Baumann

22 mars 2020

« En mon pays suis en terre lointaine »
François Villon

« En étrange pays dans mon pays lui-même »
Louis Aragon

Ces mots ouvrent La vie agonique de Gaston Miron, dont l’édition discontinue semblait introuvable parmi les rues blondes de Paris. Jusqu’à cette pile de poussière dans une libraire usagée de Montmartre, où un éclat de Québec s’est fait entendre. C’était avant le confinement, avant que je n’arrive plus à respirer. C’était avant la ruée vers kodro ti mo*, home, hogar**, chez soi.

Avant le moment où j’ai compris que, pour moi, cet asile n’existait pas.

Je reprends mon souffle pour vous écrire du lointain, de ce voyage d’une larme à l’autre qui s’étouffe dans les frontières d’un quotidien de nouvelles.
République centrafricaine. Trois cas. Des amis confinés, des rumeurs, un Colonavirus menaçant. Un système de santé asphyxié en temps normal. Une économie qui dépend de 100 francs de beignets vendus tous les jours, sans chômage, sans économies, sans isolation possible. Une violence pas si latente, plutôt constante.
Moria***, des réfugiés entassés, des tentes trouées, du partage de misère comme un vent qu’on oublie déjà. Moria, Daadab, Darawan, Idlib, Norte Santander, Calais, Gado-Badzéré, et tant d’autres lieux où les vies étaient depuis longtemps confinées, en danger.
Guatemala, qui, entre ses montagnes tachées de sang, accueillera dorénavant les demandeurs d’asile renvoyés des États-Unis en dépit des lois internationales.
Canada, qui ferme ses frontières et s’ouvre à la honte du repli sur soi. Une île continentale.
Des images m’assaillent de ces systèmes de santé photographiés au fil des ans. Un cadavre dans un ascenseur bondé, les pieds blêmes et puants sous un drap volage et sale. Une salle pour les infections respiratoires complexes, où les visages des soignants restent dénudés. Une cabine métallique, qui accueille les confessions coupables d’un docteur épuisé par des réductions de personnel en pleine épidémie. Un accueil moisi d’où un cadavre serait renvoyé s’il ne peut pas payer d’abord. L’odeur de défécation vieillie, de métallique sanglant, de capitalisme mal placé et le vague parfum d’eau chlorée qui émane des bidons jaunes à l’entrée. Les cris. Déposés sur des billets de banques bringuebalants, pesant sur des épaules humaines mais décharnées, ces mondes d’impuissances se retrouveront d’ici peu submergés.

Nous sommes tous étrangers dans ce futur en train de se former. Nous sommes tous modelables, effaçables, effarés. Mais je vous écris de cette terre lointaine d’où il faut imaginer les morgues d’ailleurs, et ouvrir son esprit à d’autres douleurs que celles d’être restreints à la chaleur d’un salon molletonneux.

Adrienne Surprenant est photographe. Canadienne, elle a été basée pendant 4 ans en Afrique.

* mon village en sango, langue locale en République Centrafricaine
** foyer en espagnol
***, camp de réfugiés sur l’île grecque de Lesbos

Le cercueil sera transporté à la morgue d’un hôpital. Jean-Michel, qui travaille dans le funéraire depuis 25 ans, enchaîne les journées de 14 h. Il n’a pas connu pareille activité depuis l’épisode de canicule en 2003. Selon lui, les chiffres officiels des décès seraient en dessous de la réalité.

Le 11 mai la France compte 27 613 morts liés au covid19. Autant d’enterrements qui auront lieu dans la plus stricte intimité. Pour Sophie Arborio, anthropologue de la santé et de la maladie, « L’interdiction des rassemblements religieux révèle l’importance de la dimension sociale du deuil ». Les mesures barrières pour lutter contre le coronavirus, ne permettent pas la tenue habituelle des rituels, notamment religieux. Pour palier ce manque, le gouvernement, en lien avec les responsables des cultes, a mis en place depuis le 10 avril un dispositif d’écoute et de soutien spirituel pour aider ceux qui ont perdu un proche. Dans le même temps, on assiste à la naissance d’un nouveau rituel, celui du décompte quotidien des morts par la quasi totalité des médias. Une sorte de page météo de l’épidémie de Covid, tant de morts ici, tandis qu’on note une hausse de la mortalité là-bas ou une accalmie ailleurs…

Au sein de l’unité de soin continue des urgences, le contraignant dispositif de l’habillage de protection COVID. Pour entrer au plus près des patients, cette infirmière doit enfiler une combinaison ou une sur-blouse, des sur-chaussures et une charlotte pour les cheveux, un masque FFP2, des gants et une paire de lunettes. Un kit dont certains éléments proviennent de dons d’entreprises industrielles. Le 3 avril 2020. Hôpital Nord Ouest de Villefranche sur Saône, France.

« Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché (…) La santé n’a pas de prix. Le gouvernement mobilisera tous les moyens financiers nécessaires pour porter assistance, pour prendre en charge les malades, pour sauver des vies quoi qu’il en coûte »

Emmanuel Macron

Un virus ne fait pas la guerre. il vit sa vie de virus. Ce qui déclare la guerre à l’humain, c’est le démantèlement de l’hôpital public.

Baptiste Beaulieu

De 2013 à 2018, 17.500 lits d’hospitalisation ont été fermés selon un rapport de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) du ministère de la Santé. 4172 lits ont encore été fermés en 2018, deuxième année du quinquennat d’Emmanuel Macron.

Plan Blanc sur l’hôpital

« Nous sommes en train de vivre une situation inédite dans nos établissements depuis déjà plusieurs semaines et nous devons nous préparer à un avenir incertain. Nous aurons besoin de traces pour témoigner de ce que nous vivons. » Durant 2 semaines, pour répondre à cette demande, je vais suivre en immersion la transformation de l’Hôpital Nord ouest de Villefranche-sur-Saône. Je m’applique à mettre en images la volonté de maintenir des conditions d’accès aux soins de façon digne et humaine pour toute personne en demande. Je témoigne aussi des mesures de protection prises à l’égard du personnel, et plus généralement de leur quotidien de soignants en charge de faire face à toutes les situations dans ce moment d’incertitude.
Ce travail a été réalisé entre le 28 mars et le 11 avril 2020.

Romain Etienne

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Pierre Munier avec son associé Franck est propriétaire et éleveur de vaches laitières à la ferme Mont-Roc au sommet de la Vallée de Chamonix depuis plus de 22 ans. Il a un troupeau d’une trentaine de laitières, d’une vingtaine de génisses et il transforme tout le lait en fabrication fromagère. Au sujet du confinement: Pierre explique que « au niveau du travail, ça n’a pas changé grand chose parce-que les bêtes ont toujours le même rythme. Par contre, il y a moins de tourisme, donc on livre un petit moins de fromage que d’habitude. On est un peu dans le doute pour la suite comme tout le monde notamment pour cet été, car je pense qu’il n’y aura pas de vacances normales, avec beaucoup moins de touristes dans la vallée ». Le 14 avril 2020. Ferme Mont Roc, Argentière, Vallée de Chamonix, France

Patrouille avec le lieutenant-colonel Stéphane Bozon du peloton de Gendarmerie de Haute-Montagne (PGHM) de Chamonix Mont-Blanc. Le PGHM effectue des patrouilles sur les sentiers alpins tous les jours. La Préfecture de la Haute-Savoie a pris un arrêté interdisant la pratique des activités de montagne dans un rayon supérieur à 1 km de son domicile et au-delà de 100 mètres de dénivelé. Dans ce département alpin, où le PGHM 74 effectue près de 1600 secours en montagne par an, cette mesure forte a pour but de faire tomber à zéro l’accidentologie en montagne, et de libérer ainsi les hôpitaux afin qu’ils se consacrent exclusivement à la lutte contre le Covid 19. Objectif atteint puisque le confinement est dès lors très respecté. Sur le terrain, les gendarmes contrôlent les attestations et expliquent le sens de la mesure. Le 14 avril 2020. Chamonix, France.

Début des plantations (petits pois, fèves, persil) au jardin collectif des Barrats. Gestion des composteurs collectifs très utilisés par les riverains en ces temps de covid 19. Réflexion sur les futures livraisons de paniers solidaires (légumes frais, pain, fromages locaux) pour les personnes sensibles (personnes âgés, malades, blessés, femmes enceintes, etc). Près de 800 paniers ont été livrés depuis le début du confinement. Le 14 avril 2020. Jardin collectif des Barrats, Chamonix, France.

Dans la nuit du samedi 11 avril au dimanche 12 avril quelques voitures stationnées dans la ville de Chamonix ont été taguées. Ces inscriptions font référence au Covid-19. Il s’agit uniquement de véhicules non immatriculés en Haute-Savoie. Les habitants de Chamonix que j’ai pu rencontrer semblent très attristés par cet évènement. Le 14 avril 2020. Chamonix, France.

“Si je veux me préparer un verre d’eau sucrée, j’ai beau faire, je dois attendre que le sucre fonde. Ce petit fait est gros d’enseignement. Car le temps que j’ai à attendre n’est plus ce temps mathématique qui s’appliquerait aussi bien le long de l’histoire entière du monde matériel, lors même qu’elle serait étalée tout d’un coup dans l’espace. Il coïncide avec mon impatience, c’est-à-dire avec une certaine portion de ma durée à moi, qui n’est pas allongeable ni rétrécissable à volonté. Ce n’est plus du pensé, c’est du vécu.”

Henri Bergson, philosophe, « L’évolution créatrice »

Il y a bien de l’impatience à voir arriver le jour du déconfinement. C’est le décompte des jours avant un événement majeur qui se met en place. Le calendrier de l’avent, avec chaque case qui contient un petite sucrerie… une dernière séance de yoga, un dernier épisode de série, un dernier apéro skype… ou une ultime connexion à pornhub qui offrait un accès premium le temps du confinement…

Tenir jusqu’au 11 mai. Une date clef comme promesse de la fin de l’ennui, celui tant redouté que l’on s’est appliqué à tromper en remplissant chaque jour de routines calquées sur la frénésie de nos emplois du temps habituels. Une préfiguration de « l’après » ?

Madlyn Farjot, danseuse et chorégraphe tourne une vidéo lors du confinement du au covid-19. Le 24 Avril 2020. Bagnolet, Paris.

Ces voisins qui ne se connaissaient pas il y a quelques semaines s’appellent désormais tous par leur prénom et connaissent les métiers de chacun. Confinés certes mais ensemble et surtout solidaires.
Karim, un célèbre barbier coupe les cheveux d’Antoine, masqué, sur le trottoir de l’impasse. Le 23 avril 2020. Paris, France.

Animation maquillage à l’EHPAD Pierre de Beaujeu. 1er avril 2020, Paris, France.

Pendant le confinement imposé aux français lors de l’épidémie de coronavirus, les habitants de la rue Fructidor à Bagnolet font connaissance par fenêtres interposées. Spontanément, ils se retrouvent presque tous les soirs dans la rue dans une ambiance bon enfant, certains jouent de la musique, d’autres échangent des conseils de jardinage. Des liens se créent. 17 avril 2020, Bagnolet, France.

10h30 un nouveau temps

Le lundi 16 mars 2020 au soir, le Président de la République Emmanuel Macron annonce un confinement national. L’activité économique est ralentie, les interactions sociales sont réduites. Ce n’est pas une guerre mais une pandémie. Il faut désormais apprendre à vivre sur un temps nouveau. À l’annonce du confinement, les 2/3 des bénévoles, principalement des personnes âgées, actifs dans les différentes associations ont dû arrêter leurs activités car considérées comme personnes vulnérables.
Les associations ont plus que besoin de volontaires afin de pouvoir continuer à assurer leurs activités auprès des personnes les plus démunies, doublement touchées par cette crise.
Fini l’expresso offert par le bar du coin, le repas chaud distribué par les associations ou acheté avec les quelques euros gagnés en faisant la manche. En raison des nouvelles mesures sanitaires, la distribution des repas chauds n’est plus possible, il faut désormais préparer des paniers-repas froid servis individuellement afin de respecter les gestes barrières. La précarité alimentaire s’accentue.
Les premières semaines, tout le monde semble s’étonner du nombre de personnes à la rue.
Elles ne sont pas plus nombreuses mais désormais visibles. Lutter contre le COVID-19, c’est dorénavant instaurer une solidarité. Certains décident de rester confinés chez eux afin de protéger les personnes les plus vulnérables et d’empêcher la propagation du virus, et d’autres choisissent d’offrir du temps aux personnels soignants, et aux associations durement touchés par cette crise.
Le site des Restos du Coeur se trouve rue Coustou dans le 18e arrondissement, à deux pas du Moulin-rouge, dans un parking souterrain : des espaces de tri et de stockage des denrées, une chambre froide… C’est ici qu’est acheminée et triée environ une tonne de produits alimentaires qui sont ensuite distribués sur les différents sites de la capitale (Gare de l’est, Denfert, Invalides). Chaque matin, une vingtaine de bénévoles et de salariés des restos du coeur enfilent masque et gants et s’activent à décharger la nourriture récupérée auprès des grandes surfaces, boulangeries et restaurateurs. Il faut ensuite trier, compter, parfois recompter afin de n’oublier personne. Ensuite, préparer plus d’une centaine de repas pour chaque site où ils seront distribués. Le tri dure entre 4 et 5 heures. À 10h30, bénévoles et salariés sortent de l’ombre afin de prendre une pause dans la cour partagée avec les personnes du centre d’hébergement géré par Emmaüs. Mohammed, qui y travaille, offre le café. Le soleil est au rendez-vous depuis le début du confinement. Chacun savoure ces quelques minutes précieuses avant de retourner à sa tâche. Françoise, retraitée et bénévole est très inquiète pour la suite. « Après le déconfinement, la situation va être catastrophique, des gens vont se retrouver à la rue».

Jeanne Frank

Une fille joue au badminton dans une rue vide du 18ème arrondissement. Le 18 avril 2020. Paris, France.

Dans un coma artificiel de 12 jours, un homme d’une cinquantaine d’années est soigné à la clinique Ambroise Paré. Le 14 avril 2020. Paris, France.

Monsieur F, infecté par le COVID 19 en mars vient de passer plusieurs jours en soins et est désormais autorisé à rentrer à son domicile. Le 11 avril 2020. Près de la commune de St Verand, France.

Crédits

Photographies et textes : Leonora Baumann, Romain Etienne, Morgan Fache, Jeanne Frank, Bertrand Gaudillère, Nicolas Leblanc, Cyril Marcilhacy, Hugo Ribes, Adrienne Surprenant, Jeremy Suyker, Philippe Somnolet

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Support iconographique : Mika Sato

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Conseil graphique : Yannick Bailly

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